04. L'APPARITION ET LES VOIX

L'APPARITION ET LES VOIX
 
              Lorsqu’Armelle se réveilla, elle était engourdie et engoncée dans le fauteuil. Elle s’arracha péniblement. Elle s’était donc assoupie près du feu, sans s’en rendre compte. La tempête avait été de courte durée. La pendule montrait cinq heures. Elle vit qu’Obélix la contemplait. Elle lui fit une flatterie et alla prendre un douche. Cela acheva de la reveiller et la détendit. Elle s’habillat prestement. Elle voulait aller dehors. Elle sortit avec son chien, fou de joie à l’idée d’une balade. Armelle aimait aller dans la campagne, avant le lever du jour. Encore lui fallait-il se lever tôt. C’était le cas aujourd’hui. Obélix courait parfois partout, dans tous les sens, revenant à toute allure jeter sa tête, la truffe la première, à l’interieur de la main d’Armelle, se caressant de lui-même pour la remecier de cette promenade imprévue. Elle riaient, le tançant doucement :
-            doucement, mon gros !
Elle avançait d’un pas lent et souple en amortissant le bruit de ses bottes, en direction opposée du petit bois fendant les herbes folles de la prairie qui tentaient d’étouffer un vague petit chemin. Il menait à l’aven, pour ensuite le contourner, et aboutir à un petit monticule. Après avoir marché pendant trois kilomètres, elle fut au pied de la petite colline que surmontait un dolmen. La table du monument reposait paisiblement sur ses pieds.
 
Elle grimpa, arriva essouflée. Il était temps. Le soleil allait poindre. Elle s’assit sur une souche qui semblait avoir été amenée pour cela. Armelle attendait. Le ciel s’éclaicissait rapidement, lumineux, sans nuage. Armelle baissa la tête regardant sous la table du dolmen, laquelle était orientée est-ouest. Obélix s’était couché près d’elle, patient. Quand le rayon apparut, le cœur de la femme se mit à battre fort et sa respiration se suspencdit, et resta bouche bée devant l’image qui se formait. L’intéreur du dolmen se comportait comme un prisme. L’image fugitive s’imprima dans le cerveau d’Armelle. Elle avait fermé les yeux, pour la garder en elle. La lumière augmenta rapidement. Le soleil se déployait dans son entier, interdisant tout regard dans sa direction sous peine de brûlures oculaires irrémédiables.
 
 
 
              En revenant, Armelle fut occupée par Obélix qui avait déniché un crapaud dans les hautes herbes. Elle avait faim, et pressa le chien qui abandonna à regret sa proie, qui fila sans demander son reste. Une fois, à Brocéliande, elle donna sa gamelle au berger allemand et déjeuna avidement, puis tenta d’écouter la radio en finissant doucement son café encore chaud. Songeuse, elle n’arrivait pas à se concentrer sur les nouvelles quotidiennes que crachait le transistor entre des publicités hurlantes. Au bout d’un moment, elle finit son café et éteignit la radio et alla allumer son ordinateur dans le séjour, et pendant que la machine s’éveillait lentement, elle retourna débarrasser la table et fit la vaisselle pour se défaire l’esprit et le corps des contraintes matérialistes pour se donner à cette vocation nouvelle qui occupait l’essentiel de ses loisirs. Elle lisait. Non, pas pour elle, mais pour les autres.
              Elle avait en effet, depuis moins d’une année, découvert la lecture à haute voix, au profit de ceux qui ne le pouvaient pas. Elle était devenue « donneuse de voix », lectrice pour les autres. Elle le ressentait comme un bonheur d’avoir la possibilité de transmettre sa passion pour les auteurs bretons, de partager les textes qu’elle aimait et y trouver la sensation de ne plus être seule à vivre ses passions littéraires. Lorsque l’ordinateur fut prêt, elle approcha le microphone, cliqua sur le logiciel d’enregistrement, puis , d’un autre clic, fit apparaître le texte de sa lecture à l’écran.
              Elle déclencha la mise en route du magnétophone virtuel, et se mit à lire avec une voix calme et puissante, le timbre était à peine voilé, juste de quoi créer une sorte d’intimité. Les débit était régulier, mais avec un phrasé mélodique, qui suivait les ondulations rythmées des phrases, en respectant les pauses faites de points et de virgules. Sa voix s’élevait, s’interrogeait, s’exclamait, sans violence, mais avec sureté. Elle lisait avec conviction, sure de son choix de lecture, avec la confiance de séduire ses auditeurs, pour les emmener avec elle, à la découverte d’une Bretagne oubliée, de gens au caractère trempé de luttes terriennes et de conquêtes marines, à la recherche de la gloire ou de leur avenir paisible. C’était selon…
              Obélix, allongé droit, près d’elle, avait calé sa tête, bien alignée, sur ses pattes de devant. Ses oreilles, dressées, semblaient guetter les moindres variations de tonalité. Les chapitres   succédaient les uns aux autres…
 
 
 
              La voix chaude emplissait la pièce silencieuse. Tous les objets retenaient leur souffle de peur de déranger la liseuse, même le vieux réveil, avec son nounours animé essayait d’harmoniser ses tics avec tact et s’accorder au rythme du phrasé mélodique.
              Cornélius se perdait dans le profil de sa maîtresse. Il perdait la notion du temps, mais il savait que c’était dimanche, car ce n’était que le dimanche que la librairie étaient fermée. C’est le jour où Fabiche lisait. Elle enregistrait quelques chapitres de plus. Elle progressait lentement, avec cette sérénité qui encourage l’effort. Elle avait, elle-aussi, cette puissance vocale, résultat d’un long entraînement oral. Les cordes vocales musclées se tendaient et détendaient en utilisant le soufflet pulmonaire pour assembler les phonèmes, les uns aux autres, élaborant des phrases dont la signification naissait d’une manière qu’on eut pour croire surnaturelle. Et plus sur, cela était surnaturel.
              On aurait presque pu croire que Cornélius comprenait ce langage, tant la diction était à la fois fluide et distincte. Et à bien y penser cet enchaînement avait quelque chose de miraculeux, de fascinant. Fabiche avait déjà remarqué le comportement curieux de Cornélius. Il recherchait toujours une position particulière quand elle lisait. De même, lorsqu’elle mettait la chaîne Hi-Fi pour écouter de la musique, il s’installait différemment, et trouvait toujours dans la pièce l’endroit idéal pour entendre en parfaite stéréophonie. Elle avait vérifié en se mettant au même endroit. Un soir, elle bougea très légèrement la balance. Elle constata avec un sourire amusé qu’il était vraiment mélomane. Il leva la tête, comme si quelque chose n’allait pas, comme dans le malaise. Enfin, il se décida, se leva, tourna un peu et finit par trouver une nouvelle place. Elle s’attendait bien sur à ce manège, mais cela l’étonna quand même, comme le scientifique, qui se doute du résultat calculé de son expérience. Elle restait émerveillée de l’instinct mélomane de Cornélius. Elle se posa alors la question :
-            Est-ce que tous les chats sont mélomanes ?
 
 
              Pendant ce temps, une femme blonde, penchée elle aussi sur un microphone, confiaiit à son ordinateur, les déductions subtiles d’un Sherlock Holmes ou d’un Rouletabille, en attendant de pouvoir s’attaquer à Arsène Lupin, donc les droits tommeraient dans le domaine public, en 2011. Le temps passait si vite. Pour l’heure, Son Altesse Royale De Lorenbär, héritière du trône de l’île du même nom, aujourd’hui disparue au cœur de la Mer Baltique, assumait le rôle de donneuse de voix. En fait, elle avait refusée la vie dorée et mondaine du grand monde, qu’elle pouvait revendiquer sans difficulté du fait de sa naissance et de sa fortune familiale. Elle préférait se plonger dans une existence risquée, dangereuse et imprévisible. L’occasion de changer de nom se présenta lors de ses premiers stages. Pendant un vol reliant Paris-Orly à Toulouse-Blagnac, un passager, fort de sa gouaille occitane, l’interpella à plusieurs reprises sous divers prétextes en l’affublant du vocable de « Lorelei ».
              D’abord, cela l’agaça, puis l’amusa si bien qu’à la fin du voyage, elle décida d’en faire son prénom. Car, elle avait horreur de son prénom donnée par sa grand-mère, qui était aussi celui d’une célèbre héroîne du non moins célèbre « Muppets Show ». Ensuite, elle découpa son nom en tranche, ce qui le fit transformer en Lorelei Loren. Comme elle ne ressemblait pas à Sophia Loren, personne n’osa lui demander si elle avait un lien de parenté avec l’actrice italienne. Du coup, elle demanda la naturalisation en faisant un changement de nom avec pour argument, la francisation du nom. Ce qui fut curieusement accepté. Lorelei Loren était française !
              En fait, elle se garda de se vanter qu’elle la devait aux services secrets. En effet, la D.G.S.E. (Direction Générale à la Sûreté Extérieure ) était sous ce nom administratif, le service d’espionnage de l’Etat Français. Les dirigeants avaient repérés facilement cette jeune femme au charisme incontestable, connaissant outre le français, les langues scandinaves, germanique , finnoise, baltes, russe, et maîtrisait à la perfection la langue de Shakespeare. Ils souhaitaient en faire un informateur, et rien de plus. En effet, Lorelei était considérée comme trop voyante pour jouer un rôle. Or, c’est justement cela qui la rendait invisible et insoupçonnable. En plus elle était tellement voyante, qu’elle parvenait à deviner les plans de ses adversaires, y compris ceux de sa hiérarchie. Ainsi au fil des missions, elle était devenue S.A.R. , l’agent invisible connu seulement de trois directeurs des services spéciaux. Sa couverture était hôtesse de l’air, et son hobby la lecture.
 
 
              Quand à Niko Latekno, qui était lui aussi, un « donneur de voix », il procédait différemment. Passionné de haute technologie, il s’était équipé d’un matériel haut de gamme, complétant son ordinateur d’un baladeur enregistreur, plus maniable, facile à transporter, lui assurant la capacité de profiter de toute opportunité de temps et de lieu pour enregistrer. Une fois sa lecture achevée, il transférait ses fichiers sons vers son ordinateur portable. Il nettoyait, purifiait, enjolivait, agrémenté de musique ou de bruitages venant, à propos, illustrer l’action, ou qui créait une ambiance appropriée. C’était un perfectionniste recherchant en quelque sorte, une mise à « scène » sonore. Rendre ainsi un spectacle visuel en théâtre ou film auditif ! c’est ce(te gageure qui le poussait à en faire plus. Cela donnait d’ailleurs d’excellents résultats, ponctués par des commentaires élogieux aussi bien de la part de ses collègues que des auditeurs, internautes avides de « livres audio » et de nouveautés dont les arragements étaient de plus en plus sophistiqués.
 
 
              Tout cela rassurait Valentin Blondault. Lui même, maîtrisait la technologie informatique, ce qui lui permettait de réaliser son rêve. Créer un site utile, aux personnes ayant du mal à lire du fait de leurs défaillances visuelles. En fait, le site réussissait au-delà de toute espérance, car il prenait une allure internationale. En effet, de nombreux visiteurs ne venaient pas seulement pour télécharger des lectures, pour un aveugle, une mamie victime de la cataracte, mais aussi pour eux-même. Certains avaient du mal à lire, parce qu’ ils ne savaient suffisamment lire, et du coup, ne comprenaient pas ce qu’ils tentaient de déchiffrer, parce qu’ils étaient étrangers, étudiant le français, parce qu’ils s’ennuyaient et qu’une voix qui lit, qui parle les rassuraient mieux qu’une musique de fond, qui ne les harcèle pas comme font les émissions de radio, parce que.. rien.. simplement pour entendre autrement que leur voix intérieure et sentir autrement les mots.
              Tintin, ainsi que Valentin était appelé par les copains, avait malgré cette réussite, éprouvait des difficultés imprévues. Il était fortement préoccupé par les problèmes juridiques liés aux doits d’auteur. Bien que son site internet reposa sur la gratuité et la liberté de téléchargement, il était soucieux car il avait découvert récemment que les droits d’auteur étaient terriblement contraignants. Il avait du se résoudre à retirer un grand nombre de texte. Devant cette mauvaise nouvelle, les «  donneurs de voix » décidèrent de redoubler d’effort. Après tout, il restait une quantité considérable d’ouvrage déjà tombés dans le domaine public. Et puis, de toute façon, ce qui a déjà été fait , tombera bien un jour dans le domaine public et deviendra à nouveau disponible.
  
 
 
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