10. COUP DE FIL, COUP DE BLUFF

 
COUP DE FIL, COUP DE BLUFF
 
 
 
Quand Armelle raccrocha, elle avait le sourire. Il avait fait le premier pas. Allons, il n’était pas si mauvais bougre, ce garçon. Juste un peu toqué. Enfin un peu plus qu’un peu ! C’est quand même bizarre qu’un scientifique soit aussi à côté de ses pompes. Comment faire pour en savoir plus ? Après l’incident de la réunion, elle avait un peu regretté son emportement... mais elle n’avait pas envie de faire le premier pas. Mais maintenant que Pépin avait appelé, elle se sentait libérée d’un poids. Elle hésitait. Nico ? Lorelei ? Non, pas Nico, il était trop copain avec Pépin. Il le trahirait pas. Alors Lorelei ? Ben oui, bien sûr, entre femmes, on allait pouvoir discuter franchement.
 
En fait, elle fut très étonnée. Lorelei ne lâcha rien, malgré une discussion serrée. Plusieurs fois, elle changea habilement de sujet, mais Armelle y revenait subtilement. Malgré son caractère impétueux, elle faisait des efforts colossaux de diplomatie. Sa motivation était telle qu’elle parvenait à rester calme. La lutte était courtoise et Lorelei ne céda pas d’une pouce. Face à la menace d’appeler Nico, elle sourit en expliquant à son interlocutrice que le pauvre Nico n’était pas au courant de grand chose et qu’il ignorait tout du procédé choisi par Pépin.
 
Elle conclut victorieusement en disant qu’elle avait promis de ne rien dire. Elle avait senti qu’Armelle finirait par accepter cette explication, car c’était le genre de chose qu’elle pouvait admettre. Armelle, trop entière, pouvait accepter le principe de la parole donnée. Elle-même n’aurait jamais admis le parjure. Elle n’en voulait pas à Lorelei, mais elle obtint une contre-partie du même ordre. Elle força Lorelei à lui jurer qu’elle appellerait en cas de danger et exigea qu’un message texte soit prêt à être envoyer en urgence. Bien sûr, c’était inutile, mais cela conjurait le mauvais sort, pas vrai ? Lorelei promit.
 
Armelle n’était qu’à moitié rassurée. Il était clair qu’on ne pouvait arrêter l’exécution du plan dont elle ne savait rien d’autre que l’objectif recherché. Mais il y avait un plan. Le comportement de Pépin et de Lorelei le prouvait.
 
 
          Elle alla chez Fabiche par le trajet qui lui était devenu familier, toujours accompagnée d’Obélix. Elle avait bien du mal à se fier au temps qu’elle passait dans le trajet. En effet, dans le tunnel, bien que ce ne fut pas l’obscurité absolue, elle ne pouvait lire sa montre. Le plus bizarre restait que, lorsqu’elle regardait sa montre après la sortie du tunnel, elle n’avait jamais le même temps. Or la durée passée dans le tunnel lui paraissait vraiment courte, alors qu’elle se retrouvait toujours à plus de cinq cent kilomètre de chez elle.
 
          Armelle avait essayé de trouver des explications. Sans succès. C’était incompréhensible. D’autant, qu’elle était toujours en train de chercher une explication valable, pour le moment, on lui demanderait comment elle voyageait. Elle n’arrivait pas à inventer un moyen de transport cohérent avec son comportement. Une voiture ? impossible à montrer... le train ? Elle ne savait pas où se trouvait la gare et encore moins les horaires... ça ne correspondrait à rien.
 
          Comme d’habitude, quand elle entra à la librairie, Fabiche s’avança vers elle avec un plaisir non dissimulé. Elle semblait si contente de la voir. Et comme d’habitude, elle ne lui demanda pas comment elle était venue. Tout semblait évident, simple, sans complication. Armelle réalisa alors que Fabiche parlait peu. Elle ne parlait presque jamais d’elle, de ses soucis, de son travail. Le seul lien qui les unissait était le site internet pour lequel elles donnaient leur voix, leur temps et leur passion... et aussi, maintenant, la folie de Pépin.
 
 
 
          Armelle raconta son entretien ardu avec Lorelei, fit part de ses craintes. Fabiche écoutait attentivement, bienveillante, s’efforçant de rassurer son amie. On va sûrement trouver une solution, et puis, cela ne peut pas marcher. Comment pourrait-on envoyer quelqu’un dans le passé ? C’est des élucubrations, c’est tout... de toute façon, c’est pour quand ? Et justement, ils veulent même nous dire ça !
 
Fabiche eut un silence avec le regard fixe. Une flamme parut briller dans ses pupilles. Ses traits se détendirent, son visage s’illumina d’un sourire en direction d’Armelle et se leva en claquant des doigts. Elle chercha son téléphone, puis appela :
-                                Allo ? Nico ? C’est Fabiche ! Comment va ?
-                                ...
-                                Moi aussi, je suis tellement contente de t’entendre...
 
La conversation dura quelques minutes, et Armelle sourit en la voyant faire du charme. Elle avait vraiment une voix ensorcelante. C’est alors qu’elle susurra la question :
-                                Dis-moi, je dois rejoindre Lorelei à l’aéroport de Roissy, mais je ne sais plus quand c’est... je suis vraiment bête, j’ai oublié de noter quand elle m’a dit... oui...? T’es vraiment trop mignon... A quelle heure ? Ah bien je marque.. super... t’es vraiment trop chou... Heureusement tu es là... sinon je ne saurais pas ce que je ferais sans toi... si, si... vivement qu’on se revoit hein... gros bisous.
-                                Et voilà le travail, fit-elle en se tournant vers Armelle. J’ai la date et les horaires de vol.
 
 
Armelle la félicita. Maintenant, il n’y avait plus qu’à attendre, en espérant que rien de grave n’arriverait. Les deux femmes se mirent alors à papoter. Le matou qui les lorgnait, couché sur la grande table en chêne, sentait qu’on parlait de lui. La paupière à peine relevée laissait apercevoir la pupille noire et luisante. Le regard parut si pénétrant qu’Armelle sentit un frisson la parcourir. Elle tressaillit. Elle se souvint de quelle façon le chat lui avait fait découvrir le souterrain bizarre entre le dolmen et le monument aux morts. Comme s’il savait qu’elle devait absolument rencontrer sa maîtresse. Elle ne put le regarder plus longtemps et lança à Fabiche :
 
-                                C’est fou ce qu’il m’intimide ton chat. J’ai l’impression qu’il sait plus de chose que moi.
-                                Oui... tu n’es pas la seule à me dire cela. Parfois, je ne comprends même pas comment il devine ce que je vais faire. Et tu sais, quand j’ai vu ton chien, je me suis demandée comment ça allait se passer. En général, ici les chiens changent de trottoir. Or non seulement Obélix n’a pas eu peur de lui, mais ils ont sympathisé.
-                                Peut-être que les animaux sont plus intelligents que les humains, proposa Armelle.
-                                Oui, ou ils sont plus sincères... appuya Fabiche.
 
          Quand Armelle fut partie, Fabiche se tourna vers Corneliux et battit des paupières pour affronter le regard du félin. La queue de celui-ci ondula comme un serpent. Fabiche pensa alors :
« Tu n’aurais pas fait des tiennes, encore ? »
Cornelius se leva, s’étira, vint se frotter énergiquement entre les jambes de Madame Labeille, avant de filer doucement vers la cuisine. « C’est ça... détourne la conversation !  lui jeta-t-elle. Bon... t’as raison, on va manger ».