12 - L'ALEXANDRITE

 
L’ALEXANDRITE
 
 
-                   Excusez-moi madame, vous n’auriez pas croisé un lapin ?
 
                Loreleï, qui était en train de penser à Fabiche et au magnifique tapis à carreaux blancs et noirs qui ornaient la salle de l’arrière-boutique, avait sursauté et se retourna le cœur battant pour dévisager le perturbateur. Elle croyait avoir mal entendu :
 
    - Pardon ?
 
-                   Oh, excusez-moi, je ne voulais pas vous faire peur... Je cherchais juste mon lapin. Il s’appelle Perlinpinpin... enfin on l’appelle Pinpin. Vous ne l’auriez pas vu par hasard ?
 
-                   Heu, bein là, je... je suis désolée Monsieur... je... enfin, je ne crois pas qu’il y ait un lapin à bord, les animaux ne sont pas autorisés en cabine.
 
-                   Ah, dommage, je me demande bien où il est !
 
 
                Loreleï considérait le jeune homme d’un air bizarre. Curieuse façon de draguer. Le coup du lapin ! On ne lui avait encore fait ce gag-là Il a l’air sincère. Un peu zinzin peut-être avec son Pinpin. Ou alors, il joue super bien la comédie. On ne sait jamais. Les pensées se bousculaient dans la tête de Loreleï, qui n’arrivait plus à recomposer un personnage cohérent. Elle regardait ce garçon, qui affichait un petit sourire triste. Elle lui sourit, réconfortante, et dit :
 
-                   Si je vois un lapin, je vous fais appeler... d’accord ? monsieur...
 
-                   Bulldegum... Mister Bulldegum !
 
-                   Oh, yes please...
 
-                   No, no... je suis français !
 
-                   Ah... bien... mister Bulldegum ? fit Loreleï, incertaine, la voix de plus en plus voilée.
 
-                   Oui, c’est cela... il faut absolument que je le retrouve.. c’est très important... c’est une question de vie ou de mort ! Pinpin ! Pinpin, où es-tu, p’tit chenapan !
 
Il s’éloigna, furetant dernière les fauteuils en daim, sous les tablettes d’acajou, derrière le bar, fouillant dans les plantes décoratives. Loreleï restait figée et consternée. Si c’était pas malheureux, il avait l’air bien sympathique ce garçon. Mais vraiment, il semblait sérieusement secoué ! Du coup, prudente, elle laissa tomber son projet de visite de la salle de spectacle pour rejoindre le Salon Emeraude, et retrouver son équipe d’hôtellerie et sa clientèle. D’ailleurs, le spectacle venait de commencer.
               
 
                 Richard Branson, lui-même, présenta le début du spectacle. Le milliardaire aventurier ne dédaignait pas de se mettre en scène, surtout pour présenter la célèbre diva : Cécilia Bartoli, « la » cantatrice du bel canto interpréta deux grands airs extraits de son récital. Georgette semblait beaucoup apprécier ce moment. Ensuite, ce fut le fakir américain Jack Rubor qui exécuta quelques tours surprenants. Il tordit quelques barres de fer que des spectateurs ne parvenaient pourtant pas à déformer le moins du monde. Il repoussait de sa poitrine la pointe d’un sabre qu’on lui appliquait avec timidité au début, puis plus vigoureusement ensuite au niveau de son sternum.
 
Il fit disparaître ses deux assistants dans des fumées sulfureuses jaunâtres et verdâtres. On resta. On attendit. Mais les deux assistants ne reparurent pas. Enfin, le fakir d’allure râblée et musculeuse, à la tête surmontée d’une chevelure rouge taillée en brosse, et dont le front était ceinturé d’un large bandeau orné d’une pierre brillante, disparu à son tour en sautant dans un cercle couvert d’un papier qu’il traversa, et s’évapora aussi. Le cercle tomba sur la scène. Jack Rubor réapparu par l’entrée de la salle sous les applaudissements.
 
 
-                   Cela a l’air vraiment extraordinaire, dit la vieille dame, à qui Loreleï décrivait les numéros de Jack Rubor.
  
-                   Oui, il est étonnant ! confirma l’hôtesse de l’air. Vous savez, il porte un petit turban avec une pierre, brillant au milieu. Je ne sais pas si elle est vraie, mais elle est jolie. Parfois, on dirait qu’elle change de couleur... ça donne vraiment un effet bizarre...
 
-                   Une pierre ? Qui change de couleur ?
 
-                   Lui, il doit y avoir une lampe dedans.. une vraie pierre précieuse ne change jamais de couleur.
 
 
Loreleï était affirmative. Mais Georgette, après un silence, exprima son émotion d’une manière retenue, comme si elle ne voulait pas croire quelque chose qu’elle pensait :
 
-                   Une lampe ? Mais avez-vous « briller » ou « étinceler », ou la lumière était-elle constante ?
 
      Loreleï réfléchit.
 
-                   Oui, vous avez raison. Elle étincelait.
 
-                   Alors c’est une vraie pierre, fit Georgette, pensive.
 
-                   Mais... elle change de couleur... ce doit être de la verroterie pour le spectacle.
 
-                   Non, non, quand le verre est coloré, il ne change plus de couleur, précisa Georgette. Donc, cette pierre est rose ou rouge, n’est-ce pas ?
 
-                   Oui... enfin... quand il ne bouge pas et qu’il est face au public... Mais à certains moments elle paraissait grise...
 
-                   Alors c’est une alexandrite... c’est la seule pierre qui change de couleur en fonction de l’éclairage. A la lumière du jour, elle sera bleue ou verte. Ce sont les plus belles et les plus rares qui sont vertes et rouges... Elles venaient de Russie et représentaient les couleurs de la Russie éternelle. C’est en hommage au tsar Alexandre II qu’on a donné son nom : l’alexandrite.
 
-                   Bein, j’en apprends des choses aujourd’hui... ça me fait envie une pierre comme ça... j’adore tellement les changements de couleur, fit Loreleï rêveuse.
 
   Sur la « Visiotoile », un très jeune prodige étalait sa virtuosité. Son violon chantait le « Vol du Bourdon » de Rimsky-Korsakoff ». Georgette écoutait respectueusement. Un sourire taquin, elle s’amusait de l’émotion et de l’envie de son amie d’un jour :
 
-                   A quoi pensons-nous, Lorelei ?
  
-                   Heu... ça coûte cher une alexandrite ? dit l’hôtesse de l’air, comme une enfant prise en faute.
 
-                   Cela dépend de la qualité... vous savez, le travail du lapidaire est très important... Souvent, il laisse la gemme – c’est comme cela qu’on appelle une pierre quand elle n’est pas encore montée sur un socle que ce que soit un bijou ou un présentoir – il laisse la gemme donc, près de lui. Il travaille d’autres pierres, puis de temps en temps, il contemple cette pierre. Il se laisse imprégner par la structure, sa transparence. Il l’apprécie, l’évalue, et essaie d’imaginer ce qu’elle va devenir. Il prévoit comment il va l’orienter, la tailler, pour que la lumière entre dedans, prisonnière, et ressortir en un grand nombre de feux par les facettes.
  
-                   Et alors la pierre étincèle ! C’est passionnant comme travail...
  
-                   Oui, très passionnant, mais... c’est aussi très difficile... C’est un art comme la sculpture... Il faut laisser la plus grande quantité de minéral homogène possible pour avoir un joyau de grande taille et de très grande qualité. Quand le lapidaire taille la pierre, il enlève... vous comprenez, il enlève... il ne doit pas se tromper, car il ne pourra pas recoller...
 
 .
Loreleï hochait la tête. Georgette reprit :
-                   La partie du dessus, celle que vous voyez le mieux, s’appelle la « table » !
 
-                   C’est rigolo comme nom...
 
-                   Autour de la table, légèrement plus bas, on taille les facettes en cercle, on appelle cela la couronne !
 
-                   Et cela qui envoie les feux ?
 
-                   Oui... et la partie inférieure s’appelle la « culasse ».
 
-                   Tiens, comme pour l’arrière du canon d’un fusil !
 
-                   Exactement, c’est cette partie qui va piéger la lumière. Quand la culasse est coupée. On dit qu’elle est tronquée. Plus la partie tronquée est petite, plus la culasse est longue, et donc... plus la pierre brillera ! C’est pour cela qu’il n’y a pas deux pierres identiques. Vous savez, je suis capable de reconnaître la plupart des pierres que j’ai vendues. Elles ont chacune leurs particularités... j’ose même dire leur personnalité. Quant à l’alexandrite, son prix sera bien sûr fonction de tout cela. J’ignore comment ce monsieur Rubor a eu la sienne, mais elle vient probablement du Brésil. Il n’y a plus guère que dans cette région du monde qu’on la trouve. Celles de Russie, qui sont de meilleur qualité, sont devenues très rares dans les salles de vente. Et leurs prix... oui leurs prix dépassent souvent celui d’un bon diamant... à poids égal bien sûr !
  
-                   Vous en avez déjà vu ? questionna Lorelei.
 
-                   Oui, mais il y a bien longtemps. Et elles n’étaient pas en vente. C’est presque invendable.
 
Loreleï regarda vers l’écran qui venait d’annoncer un presdigitateur. Puis, elle resta bouche bée devant le visage qui apparut.
 
 
 
 
 
A suivre...